samedi 29 janvier 2011

Les Azriates, danseuses et musiciennes Chaouies.

 Les Azriates sont les danseuses et musiciennes professionnelles issues du groupe berbérophone des Chaouias, habitant la région des Aurès en Algérie. Equivalent des chikhat ou des maâlma mais moins connues que leurs consœurs, elles animaient diverses festivités qui rythment la vie quotidienne des gens, des mariages aux activités agricoles, et cela avant que leur activité ne soit interdite. Elles étaient très demandées car étaient réputées pour leur grand talent artistique: danse, chant notamment la poésie chantée, élément culturel très important. Grandes poétesses, les femmes des Aurès et notamment les Azriates jouaient un rôle très important dans la transmission de la culture berbère essentiellement de tradition orale.


Vous devez sûrement savoir que l’on apprend à danser très tôt au Maghreb comme en Orient, dès le plus jeune âge. «Cela fait partie de l’éducation de la future femme». Des différences régionales intervenaient dans la pratique de la danse ; en effet, les femmes issues de la région orientale des Aurès ne dansaient pas en dehors du contexte familial du fait d’une plus grande influence de l’islam et donc avaient recours aux Azriates. Dans d’autres régions, les Azriates ne dansaient pas systématiquement avec ou en présence des hommes, car c’était moins toléré. (cf. Danse du maghreb de Viviane Lièvre).

La danse des Azriates fait partie du style abdaoui ou chaoui. Elles étaient vêtue de leur tenues traditionnelles chaouies et couvertes de toutes sortes de (lourds) bijoux en argent : fibules, bracelets aux mains et aux pieds, ainsi que sur la tête.


Chaouïates1
Elles aussi possédaient un statut de femme libre car veuves ou divorcées, comme leurs consœurs Chikhats ou Naïlyat, elles cessaient d’être Azriates lorsqu’elles se (re)mariaient, mais elles pouvaient à tout moment le redevenir suite à un divorce, un veuvage ou à une répudiation. Naziha Hammouda, éthnologue algérienne spécialiste de la région des Aurès- aujourd'hui disparue- que Viviane Lièvre cite dans son ouvrage, a réalisé un travail sur les Azriates et explique que «le terme d’azri, au sens propre du terme, tel qu’on l’entend au Hoggar et dans l’Aurès, est l’état de liberté. Les azriat sont donc des femmes libres. Plus exactement, la thaazrith est, d’une façon inséparable, la femme qui n’est pas en puissance de mari, et celle qui pratique l’art du chant et de la danse».

Lors des fêtes, «les azriet sont honorées et prennent les repas avec les invités et les membres de la famille»-contrairement aux danseuses citadines offrant uniquement une prestation- «Elles sortent les mariées de la maison de leur père leur assurant ainsi un « beau destin », ou déposent un peu de leur salive sur les lèvres du nouveau-né. Le destin de tha azrith se choisit. Ce peut être à l’adolescence. C’est toujours une femme qui a beauté et talent».

Ce statut est en fait très lié au statut de la femme des Aurès. En effet, les femmes jouissent d’une certaine indépendance économique et peuvent se déplacer seules par exemples. Toujours d’après Naziha Hammouda  «L’Azriate est considérée comme une artiste peu importe si celle-ci est autorisée à avoir des compagnons en dehors du mariage. Elles animent donc les fêtes et sont rémunérées en nature (nourriture par exemple) ou en argent». Lorsqu’un homme épouse une Azriate, c’est considéré comme un honneur. Elles ont également la possibilité de transmettre leur nom si elles ont des enfants.

L’histoire des Azriates est intimement liée à l’histoire de l’Algérie et à ses évolutions sociales. Les Azriates ont également été victimes d'une certaine vision de la littérature coloniale-assimilant à tort ledit statut à de la prostitution- mais aussi des autorités religieuses musulmanes conservatrices. Elles ont disparues au fil des décennies du fait de la montée d’un islam conservateur. D’après Naziha Hammouda, l’interdiction de certaines fêtes notamment avec la ghaïta (instrument de musique), symbole de fête avec azriate et la disparition de certaines fêtes par mutations sociales, ont contribué grandement à ce malheureux constat et ce souvent d’une manière violente. L’ethnologue cite une femme évoquant un mariage et parlait de «groupes de jeunes envoyés par des oulémas (qui) se sont approchés du musicien et lui ont arraché l’instrument de musique de la bouche».

Indirectement, de nombreux obstacles se sont dressés face à leur activité en premier lieu les obstacles érigés face à l’expression de la culture amazigh comme la politique d’arabisation ou encore ceux dressés contre les femmes, certains de ces obstacles sont nés et ont été pensés pendant la dure lutte pour l’Indépendance du pays comme le signale Malika Ouzegane : «Le fait berbère était un élément secondaire dans le mouvement de la guerre de libération. Les minorités n’auront pas de place. La culture berbère a subi le même sort que les femmes auxquelles le F.L.N demandera de garder le voile en tant que symbole de protestation contre l’assimilation et d’attachement à la culture traditionnelle». Autrement dit, une suite des événements pas très favorables à ces femmes artistes.

Le son de la ghaïta qui accompagnait les Azriates s’est-il alors réellement arrêté ? «Nous chantons selon les circonstances» d’après une femme que cite Naziha Hammouda et reprise par Viviane Lièvre dans son ouvrage, un ouvrage datant de la fin des années 80; de même une femme qui parlait de son oncle qui avait organisé une fête dans laquelle il avait fait venir des Azriates. Qu’en est-il 25 ans après ?...


Sources:
Naziha Hammouda, Les femmes rurales de l'Aurès et la production poétique, 1983.  Passages trouvés sur Internet.